DILTHEY (W.)


DILTHEY (W.)
DILTHEY (W.)

Le philosophe allemand Wilhelm Dilthey, dès son Introduction aux sciences de l’esprit (1883), désigna son entreprise comme une «critique de la raison historique»: ce qu’avait fait la Critique de la raison pure à l’égard des sciences de la nature, il s’est agi pour lui de le transposer aux sciences historiques, en posant le problème de leur objectivité et de ses limites.

Autonomiser les sciences humaines

L’enjeu était double: démarquer sciences historiques et philosophie de l’histoire ; isoler les sciences historiques des sciences physiques, en dégageant leurs principes propres.

Selon son second axe, épistémologiquement le plus important, l’entreprise (que poursuivra notamment G. Simmel) vise à établir l’autonomie de ces sciences de la réalité sociale, culturelle et politique qui rassemble l’historicité de leurs objets et que Dilthey nomme «sciences de l’esprit» (Geisteswissenschaften ). En rupture avec l’épistémologie positiviste alors dominante, son œuvre trouve ici sa plus évidente originalité.

Le refus du positivisme

Dilthey n’a cessé de reprocher à Auguste Comte et à John Stuart Mill un monisme naturaliste fermé à la spécificité des sciences sociales. Réduisant le travail de l’historien à enregistrer des corrélations causales entre des faits, le positivisme historique, chez Taine ou Buckle, imposait aux sciences humaines de calquer leurs méthodes sur celles des sciences naturelles.

Contre cet impérialisme, Dilthey, systématisant les intuitions d’un Schleiermacher ou d’un Droysen, creuse l’écart entre les deux groupes de sciences, à partir des places respectives qu’y occupent l’explication et la compréhension. Ainsi l’antipositivisme le conduisait-il directement vers une problématique décisive, aujourd’hui encore, pour toute théorie des sciences humaines.

Si les sciences historiques sont compréhensives, ou interprétatives, comment concevoir, pour leurs énoncés, une validité possible? Si l’histoire n’est pas enregistrement de faits, ne se voue-t-elle pas à un pur relativisme? Question d’autant plus légitime qu’à l’époque même de Dilthey s’exprimait l’affirmation nietzschéenne selon laquelle «il n’y a pas de faits, seulement des interprétations»: Nietzsche, prenant lui aussi le contre-pied de l’idéal issu de Comte, réduisait l’histoire à une collection d’opinions sur des opinions, comme si la critique du positivisme devait inévitablement conduire au subjectivisme. Le pari de Dilthey aura été de ne pas céder à un tel vertige: «Le besoin le plus violent que j’ai jamais ressenti, écrit-il encore à la fin de sa vie, c’est la soif de vérité objective.» Reste à déterminer jusqu’à quel point ce besoin, si estimable face aux séductions troubles du relativisme, s’est trouvé satisfait par le développement de sa réflexion.

Explication et compréhension

On ne saurait saisir la teneur du projet diltheyen sans cerner la portée de cette distinction, reprise par Max Weber, entre explication et compréhension. «Nous expliquons la nature, nous comprenons la vie psychique»: elliptique, la célèbre formule peut égarer. En réalité, Dilthey ne réduit nullement l’histoire à la compréhension. Les objets de l’historien, situés dans l’espace et le temps, font eux aussi partie de la nature et se trouvent soumis à ses lois, à commencer par le principe de causalité. Toutefois, les phénomènes historiques, tout en partageant la soumission de la nature au déterminisme, sont aussi des phénomènes signifiants; comme tels, ils évoquent l’idée d’une causalité intentionnelle, celle des acteurs sociaux dont il faudrait, pour cerner cette dimension du sens, reconstituer les choix, sédimentés dans l’historicité. Ce pourquoi, en tant que la réalité historique, effet de causes antécédentes, présente aussi des «effets de sens», la démarche cognitive devra articuler explication et compréhension: une approche compréhensive doit venir compléter l’investigation causale dès lors que l’objet ne relève pas seulement de la nature, mais s’inscrit dans ce que Dilthey désigna comme «monde de l’esprit». Au demeurant, la notion n’évoque ici nul «monde intelligible», ni un quelconque «univers nouménal», et renvoie simplement à cette sphère du sens qui est la trace de l’activité mentale («spirituelle») des sujets vivants et agissants.

Loin d’avoir privé les sciences sociales de leur légitime dimension explicative, Dilthey aura donc surtout insisté sur l’exigence d’y ménager, aux limites de l’explication, une place pour une démarche sans laquelle les sciences de l’homme, manquant la dimension du sens, manqueraient aussi leur objet. Néanmoins, la question de leur objectivité, si elle en est mieux délimitée (sur le versant explicatif, le subjectivisme n’est guère menaçant), n’en est pas pour autant résolue sur le versant compréhensif.

De la psychologie à l’herméneutique

Dilthey n’a cessé en fait de s’interroger sur la compréhension. Il l’avait d’abord conçue comme un effort pour retrouver, derrière les phénomènes à étudier, la signification que les acteurs eux-mêmes leur avaient attribuée. En ce sens, l’historien devrait pour ainsi dire revivre ce que d’autres ont vécu: la compréhension exigerait alors une mystérieuse et subjective participation, par «sympathie», à la vie psychique d’autrui. Qui plus est, les sciences de l’esprit se résorberaient dans la psychologie, comprise comme science descriptive des processus psychiques (Idées concernant une psychologie descriptive et analytique , 1894).

Les dernières recherches (L’Édification du monde historique dans les sciences de l’esprit , 1910) s’efforcent de dégager les sciences humaines de cette soumission à la psychologie et de rendre la compréhension plus objective. Comprendre ne signifie plus coïncider avec les mobiles, conscients ou non, des acteurs, mais consiste, comme l’on «comprend» la cohésion interne d’une pièce de musique, à replacer chacun des phénomènes considérés dans des ensembles plus vastes ou ils font «sens»: comprendre l’«esprit» d’une réforme juridique, ce sera ainsi construire l’«ensemble» (Zusammenhang ) historique, social, culturel auquel elle appartient et à l’intérieur duquel seulement elle devient intelligible.

L’herméneutique fournissait désormais aux sciences humaines un paradigme de la compréhension: pour autant, le projet se trouvait-il ainsi mené à bien de faire accéder ces disciplines à un degré de scientificité comparable à celui des sciences de la nature?

Au-delà des débats qui, à cet égard, divisent encore ses interprètes, du moins conviendra-t-on que l’œuvre de Dilthey, jusque dans ses plus redoutables ambiguïtés, aura pris rang parmi celles, fort rares, qui ont su interroger dans leurs plus lointaines racines les énigmes du savoir humain.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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